Bébés dans les bras : le transport aérien et la sécurité des tout-petits

ISSN 2369-8748

1 décembre 2015
Signé par : Missy Rudin-Brown

« Écrasement d’un avion au sud du Nunavut : un bébé perd la vie ». Je me souviens d’avoir lu à propos de cet accident dans le temps des Fêtes 2012, quelques mois après le début de ma carrière comme enquêteure, Facteurs humains au BST. Les manchettes clamaient que la mort d’un bébé de six mois qui voyageait sur les genoux de sa mère – et qui n’était pas retenu par des bretelles ou une ceinture de sécurité ou quelque autre ensemble de retenue – était tragique, d’autant plus que tous les huit autres occupants (adultes) à bord du petit aéronef-navette avaient survécu. Il n’a pas été nécessaire de me convaincre de la nécessité d’enquêter sur cet accident et sur son issue entièrement évitable. Étant donné mes antécédents comme chercheuse et ma connaissance de l’efficacité des ensembles de retenue d’enfant pour protéger les tout-petits contre les accidents de la route, l’importance de cet enjeu m’était tout à fait claire.

Mon rôle dans l’enquête

Avant de me joindre au BST, j’ai mené des études sur ce que l’on appelle la « convivialité » des ensembles de retenue d’enfant, en qualité de chercheuse spécialisée en facteurs humains dans le domaine de la sécurité routière et de la protection des passagers. À ce titre, j’ai préconisé pendant de nombreuses années qu’il fallait rendre ces ensembles plus faciles à utiliser correctement, en vue d’améliorer la sécurité de nos passagers les plus petits et vulnérables. Et voilà que se présentait l’occasion pour moi de participer à une enquête qui se penchait sur ces mêmes enjeux dans le domaine de l’aviation. On m’a présentée à l’enquêteure désignée, Gayle Conners, et ensemble, nous avons examiné les ensembles de retenue d’enfant de fond en comble.

Politiques de sécurité d’ici et d’ailleurs

L’enquête a donné lieu à un examen des politiques de retenue d’enfants dans l’aviation commerciale et des lois afférentes, et ce, à l’échelle internationale. Nous nous sommes vite familiarisées avec plusieurs pratiques, en apparence incongrues et curieuses, concernant les ensembles de retenue d’enfant en aviation commerciale. Par exemple, les passagers de plus de deux ans doivent porter la ceinture de sécurité durant la circulation au sol, le décollage, l’approche et l’atterrissage et durant les périodes de turbulence, car la ceinture de sécurité peut prévenir les blessures ou la mort en cas d’événements d’aéronef offrant des chances de survie. Les bagages de cabine et autres articles doivent être rangés durant ces étapes du vol afin de limiter les sources potentielles de blessures. Pourtant, malgré ces mesures de sécurité, la réglementation en vigueur en Amérique du Nord et ailleurs permet aux bébés et aux jeunes enfants de voyager simplement sur les genoux d’un adulte, sans être adéquatement retenus par une ceinture de sécurité ou un quelque autre dispositif. Cette situation les expose à un niveau de risque inutilement élevé, et les prive du niveau de sécurité dont tirent parti les enfants plus âgés et les adultes.

Il y a également des incohérences dans les politiques en matière de retenue d’enfant entre les territoires. L’Australie et la Nouvelle-Zélande et de nombreux autres pays, notamment ceux de l’Union européenne, autorisent ou même exigent que les enfants en bas âge assis sur les genoux soient retenus avec une ceinture de sécurité additionnelle, soit une ceinture sous-abdominale. Cette ceinture s’attache à la ceinture de sécurité de l’adulte et passe autour de l’abdomen de l’enfant afin de le retenir en cas de turbulence. Or, cette ceinture additionnelle n’offre aucune protection en cas d’atterrissage d’urgence, et son utilisation est interdite au Canada et aux États-Unis. Des recherches ont montré que les bébés ainsi retenus s’en tirent beaucoup moins bien que ceux qui ne sont pas retenus, en raison du déplacement vers l’avant de l’adulte au cours d’un impact important et de la force concentrée exercée par cette ceinture sur la région abdominale des enfants en bas âge.

Manque de données sur les bébés et jeunes enfants

Dans le cadre de l’enquête sur l’accident à Sanikiluaq, nous avons mené un sondage officieux auprès de quatre transporteurs aériens commerciaux qui desservent les collectivités du Nord. Ce sondage a révélé que les bébés et enfants de moins de 12 ans représentent presque 14 % du nombre total de passagers, soit une importante proportion du public voyageur. Fait étonnant, les sociétés aériennes ne sont pas tenues de recueillir ou de rapporter des données sur le nombre de bébés et de jeunes enfants qu’ils transportent. Si les sociétés aériennes canadiennes doivent fournir au ministre des Transports un large éventail de renseignements sur leurs activités globales, le nombre de bébés et d’enfants parmi les passagers ne fait pas partie de ceux-ci. Par conséquent, on ne connaît ni leur nombre exact à bord d’aéronefs ni le nombre d’entre eux qui sont assis sur les genoux de la personne qui en a la garde ou sur un siège distinct. Il est donc difficile d’évaluer avec justesse les risques associés aux voyages aériens et connexes auxquels sont exposés les bébés et les enfants.

Leçons apprises en sécurité routière

L’enquête sur l’accident à Sanikiluaq a montré que les leçons apprises sur la sécurité des passagers en bas âge dans le domaine routier doivent être transposées au domaine de l’aviation commerciale afin que les plus jeunes passagers tirent parti du niveau de sécurité qu’ils méritent. Le BST a donc fait deux recommandations sur cette importante question :

  • Transports Canada doit travailler avec l'industrie pour mettre au point des ensembles de retenue convenant à l'âge et à la taille des bébés et des jeunes enfants voyageant à bord d'aéronefs commerciaux et en obliger l'utilisation;
  • Transports Canada doit exiger des transporteurs aériens commerciaux de dénombrer et de déclarer périodiquement le nombre de bébés (âgés de moins de 2 ans), y compris ceux assis sur les genoux, et de jeunes enfants (âgés de 2 à 12 ans) à bord des aéronefs.

Le Bureau a évalué récemment les réponses de Transports Canada (TC) et a déterminé qu’elles dénotaient une « intention satisfaisante », c’est-à-dire que les mesures projetées vont atténuer sensiblement ou éliminer le manquement à la sécurité. Dans ces deux cas, TC propose des mesures positives à court, à moyen et à long terme, mais il reste à voir combien de temps il faudra avant qu’elles soient concrétisées.

Évolution de la sécurité des enfants

Au cours des dernières décennies, on a noté dans le domaine du transport routier une évolution des attitudes sur la sécurité des passagers en bas âge; en effet, la fabrication d’ensembles de retenue d’enfant convenant à l’âge et à la taille des petits, ainsi que leur utilisation à bord de véhicules à passagers et même d’autobus scolaires, sont aujourd’hui assujetties à des exigences et des règlements. Le moment est venu d’agir pour protéger nos enfants et d’appliquer au contexte de l’aviation commerciale les leçons apprises des recherches sur les ensembles de retenue d’enfant dans le secteur du transport routier.

En outre, l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) et l’Association du Transport Aérien International (IATA) ont chacune publié en 2015 un manuel d’instructions sur l’approbation et l’utilisation d’ensembles de retenue d’enfant. Il est évident qu’un changement d’attitude s’impose dans notre société relativement à la sécurité des passagers en bas âge dans le transport aérien afin que les bébés et jeunes enfants soient protégés tout comme leurs parents et les enfants plus ages.

Ressources


Image de Missy Rudin-Brown

Christina (Missy) Rudin-Brown occupe le poste d’enquêteuse principale, facteurs humains, au sein du BST depuis 2012. Depuis plus de 20 ans, elle étudie les effets des facteurs humains sur le comportement des opérateurs du secteur des transports, tel que l’altération des capacités en raison de la fatigue, les distractions, et la consommation de drogue et d’alcool. Elle demeure à Ottawa avec son mari et ses trois filles, et dans ses temps libres, elle aime voyager et se tenir en forme.

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